life_alouiana_3C’est un épisode méconnu de l’histoire de Nice, et pourtant il a fait plus de morts que la libération de la ville qui a eu lieu 3 mois plus tard. Je connaissais un peu l’histoire du bombardement de Nice le 26 mai 1944 mais je croyais que les destructions n’avaient touché que le quartier Saint-Roch, à proximité de la gare. Ce jour-là, l’aviation américaine, soucieuse de détruire les voies de liaison ferroviaires utilisées par les Allemands avait en effet bombardé la gare Saint-Roch et une usine située à proximité et participant à l’effort de guerre allemand. Mais en choisissant de lâcher des bombes en plein jour, l’état-major américain a pris le risque d’exposer la population civile à des bombardements effectués en haute altitude et du coup, manquant de précision. 386 personnes y laissèrent leur vie, près de 500 seront blessé et des milliers deviendront sans abri. Outre les quartiers Saint-Roch et Riquier, initialement visés, des bombes seront lâchées sur le quartier Pasteur*.

J’ai habité à 200 mètres de l’école Jean Macé pendant plusieurs années et je n’avais pourtant jamais vraiment prêté attention à la plaque commémorative à l’angle de la rue du Général Tordo et de l’avenue du Maréchal Lyautey, jusqu’à hier matin où je représentais Patrick Allemand, retenu à Saint-Roch, à la cérémonie commémorative du 65ème anniversaire en présence de plusieurs élus, de gauche (Emmanuelle Gaziello et Jacques Victor) et de droite (Rudy Salles, Benoit Kandel et Lauriano Azinheirinha), mais aussi d’écoliers, d’enseignants et des traditionnels porte-drapeaux. Et de deux survivants de cette terrible journée, Monsieur et Madame Debos.

Leur mère et leurs quatre frères et soeurs furent tués ce jour-là – épargné, leur père mourra un an plus tard des suites de la coqueluche. Monsieur Debos, alors agé de 13 ans, passait quelques jours chez des parents à Roquebillère, et sa soeur avait tenu à aller à l’école (à Cimiez) ce matin-là. Un souci d’assiduité auquel elle doit sa vie.

Lorsque tout le monde est parti, je suis resté un moment à discuter avec eux. Ce sont aujourd’hui des personnes âgées mais en les regardant on ne pense qu’aux enfants qu’ils étaient. On sent dans leur récit poignant de cette journée qu’une grande partie de leur vie est restée suspendue à cet épisode.

Depuis de longues années ils se battent contre l’oubli, et c’est difficile. D’abord parce que comme ils me l’ont dit en montrant la rue désertée, il n’y a plus qu’eux. Ensuite parce que la mythologie de la Deuxième guerre  mondiale n’a pas laissé de place pour les bavures des bombardements alliés. A de multiples reprises, ils ont demandé en vain à la mairie de Nice le transfert des corps de leur mère et de leurs frères et soeurs, enterrés à Caucade avec les autres victimes, dans le caveau familial à Roquebillère – selon la municipalité une telle prise en charge serait illégale.

En partant, je leur ai dit « à l’année prochaine ». Ils m’ont répondu  « Si on est encore là! » avant d’éclater de rire comme deux garnements qui ont trompé la mort et qui l’attendent maintenant sans peur.

* Sur le net, vous trouverez le récit le plus complet des bombardements de Nice sur le blog de Patrick Allemand, qui est un passionné de cette période de l’histoire de notre ville