roseMême si l’Europe ne nous a pas vraiment réussi ces derniers temps, la fédération du PS des Alpes-Maritimes accueille depuis lundi un jeune stagiaire britannique de 20 ans, issus des rangs travaillistes. Il s’appelle Hadleigh Roberts et il était cette année Président du Labour Club de Bath, l’organisation étudiante du Parti travailliste

Dès son arrivée, nous avons débattu de l’état respectif de nos partis, qui ont tous les deux essuyé un échec aux élections eurpéennes (14% pour le Labour contre 28% aux Conservateurs et 16% aux Libéraux-démocrates).

Je connais bien le Parti travailliste. Je peux même dire que je suis un de ceux qui en France le connaissent le mieux. D’abord parce que j’en ai été membre lorsque j’étais étudiant à l’Université de Sheffield. Et surtout parce que j’y ai consacré ma thèse de doctorat (en lien ici pour les quelques courageux que ça pourrait intéresser) et que je continue d’absorber tous les ouvrages qui sont écrits sur le sujet en Grande-Bretagne.

En France, le Parti travailliste est aujourd’hui assimilé à Tony Blair - à sa modernité comme à ses travers. Mais il faut rappeler que l’ancien Premier Ministre est apparu après une longue période de crise à l’intérieur de son parti, qui a commencé en 1979 avec l’élection de Margaret Thatcher. A ce moment-là, les dirigeants du Labour pensaient qu’ils récupéreraient le pouvoir quatre ou cinq ans plus tard en vertu du traditionnel mouvement de balancier électoral (comme en France entre 1978 et 2007, à une exception près, aucun parti britannique n’avait réussi à gagner deux élections nationales consécutives entre 1959 et 1979). Ces dirigeants ont donc consacré l’essentiel de leur temps à la lutte pour le contrôle du Parti et suite à une série de congrès homériques, c’est l’aile gauche qui l’a emporté contre une aile social-démocrate essoufflée idéologiquement et qui a placé à la tête du parti un leader sans légitimité (Michael Foot) pour mieux le controler.

Pendant que le Parti travailliste était centré sur lui-même et multipliait les psychodrames (dont une scission de quatre dirigeants sociaux-démocrates - the gang of four), Margaret Thatcher mettait en place son projet de société. Un projet extraordinairement destructeur pour l’industrie britannique et la classe ouvrière, mais qui a rallié à elle les classes moyennes et la frange la moins touchée par la crise de la classe ouvrière (celle travaillant dans les industries nouvelles du Sud) sur des valeurs très simples de réussite par le travail en opposition avec « l’assistanat » (« On your bike! » était le mot d’ordre aux chomeurs), d’accession à la propriété pour tous et de patriotisme (c’est l’époque de la guerre des Malouines).

En 1983, le Parti travailliste est sévèrement battu sur un programme très à gauche (connue depuis comme « la plus longue note de suicide de l’histoire » !) réclamant entre autres la nationalisation des principales entreprises du pays, la sortie du Royaume-Uni de la CEE, le désarmement nucléaire unilatéral et la fin de la vente des logements HLM à leurs occupants. Ils sont même talonnés par l’Alliance entre libéraux et sociaux-démocrates qui menace de les remplacer comme deuxième force du bipartisme britannique.

En 1985, une jeune équipe de communicants réalise une étude sur la situation électorale du Parti travailliste. Ses conclusions sont sans appel : si le Labour ne se modernise pas, il est destiné à mourir. Le parti est vu comme un parti protestataire, divisé, prisonnier des gauchistes et des syndicats et éloigné des proccupations du Britannique moyen. Et une majorité de  ceux qui votent encore pour lui déclare le faire par loyauté ou tradition. Au sein de la classe ouvrière supérieure (celle qui fait gagner ou perdre les élections), le Labour symbolise un enfermement dans une condition d’ouvrier syndiqué-locataire de son appartement.

Confronté à ce rapport, le leader du parti, Neil Kinnock, homme issu de l’aile gauche mais pragmatique, lancera un mouvement de rénovation organisationnelle et idéologique avec comme nouvel emblème une rose empruntée au PS français et comme figure de proue le nouveau directeur de la communication, Peter Mandelson, et surtout deux jeunes députés, Gordon Brown et Tony Blair. Mais confronté aux résistances et aux contradictions d’une frange de son parti, il perdra encore deux élections générales. Et c’est Blair qui ramènera le Labour au pouvoir. Après 18 ans d’opposition.

Pour décrire la situation actuelle au PS, je disais à Hadleigh que nous nous trouvions dans une situation similaire à celle du Labour en 1983. Il y a évidemment des différences (le lien syndical, le gauchisme des conseils municipaux travaillistes…) mais les similitudes sont frappantes entre les projets de société de Margaret Thatcher et Nicolas Sarkozy comme entre la réaction des travaillistes britanniques et des socialistes français. Il y a bien sûr les divisions irresponsables des dirigeants, la faible légitimité des leaders et le manque de dynamisme de l’appareil – et conséquemment de la communication. Il y a surtout en commun une attitude défensive face à l’idéologie libéral-populiste de Thatcher et Sarkozy et une réticence à briser des tabous culturels de la gauche, sur la crise de l’Etat providence ou la sécurité notamment.

Il n’est pas ici question de dire que nous avons besoin d’un Tony Blair en France. Car dans sa quête de modernisation et son obsession des classes moyennes, l’ancien Premier Ministre a oublié certaines valeurs du travaillisme. Et nous devons tout changer au PS, sauf nos valeurs qui sont plus actuelles et plus modernes que jamais. Mais si nous ne proposons pas très vite une organisation et un projet alternatif en phase avec l’évolution de la société française, nous nous retrouverons un jour à courir après le programme de l’UMP pour regagner les élections, quel qu’en soit le prix.