1979-2009 : années zéro de la gauche
Même si l’Europe ne nous a pas vraiment réussi ces derniers temps, la fédération du PS des Alpes-Maritimes accueille depuis lundi un jeune stagiaire britannique de 20 ans, issus des rangs travaillistes. Il s’appelle Hadleigh Roberts et il était cette année Président du Labour Club de Bath, l’organisation étudiante du Parti travailliste
Dès son arrivée, nous avons débattu de l’état respectif de nos partis, qui ont tous les deux essuyé un échec aux élections eurpéennes (14% pour le Labour contre 28% aux Conservateurs et 16% aux Libéraux-démocrates).
Je connais bien le Parti travailliste. Je peux même dire que je suis un de ceux qui en France le connaissent le mieux. D’abord parce que j’en ai été membre lorsque j’étais étudiant à l’Université de Sheffield. Et surtout parce que j’y ai consacré ma thèse de doctorat (en lien ici pour les quelques courageux que ça pourrait intéresser) et que je continue d’absorber tous les ouvrages qui sont écrits sur le sujet en Grande-Bretagne.
En France, le Parti travailliste est aujourd’hui assimilé à Tony Blair - à sa modernité comme à ses travers. Mais il faut rappeler que l’ancien Premier Ministre est apparu après une longue période de crise à l’intérieur de son parti, qui a commencé en 1979 avec l’élection de Margaret Thatcher. A ce moment-là, les dirigeants du Labour pensaient qu’ils récupéreraient le pouvoir quatre ou cinq ans plus tard en vertu du traditionnel mouvement de balancier électoral (comme en France entre 1978 et 2007, à une exception près, aucun parti britannique n’avait réussi à gagner deux élections nationales consécutives entre 1959 et 1979). Ces dirigeants ont donc consacré l’essentiel de leur temps à la lutte pour le contrôle du Parti et suite à une série de congrès homériques, c’est l’aile gauche qui l’a emporté contre une aile social-démocrate essoufflée idéologiquement et qui a placé à la tête du parti un leader sans légitimité (Michael Foot) pour mieux le controler.
Pendant que le Parti travailliste était centré sur lui-même et multipliait les psychodrames (dont une scission de quatre dirigeants sociaux-démocrates - the gang of four), Margaret Thatcher mettait en place son projet de société. Un projet extraordinairement destructeur pour l’industrie britannique et la classe ouvrière, mais qui a rallié à elle les classes moyennes et la frange la moins touchée par la crise de la classe ouvrière (celle travaillant dans les industries nouvelles du Sud) sur des valeurs très simples de réussite par le travail en opposition avec « l’assistanat » (« On your bike! » était le mot d’ordre aux chomeurs), d’accession à la propriété pour tous et de patriotisme (c’est l’époque de la guerre des Malouines).
En 1983, le Parti travailliste est sévèrement battu sur un programme très à gauche (connue depuis comme « la plus longue note de suicide de l’histoire » !) réclamant entre autres la nationalisation des principales entreprises du pays, la sortie du Royaume-Uni de la CEE, le désarmement nucléaire unilatéral et la fin de la vente des logements HLM à leurs occupants. Ils sont même talonnés par l’Alliance entre libéraux et sociaux-démocrates qui menace de les remplacer comme deuxième force du bipartisme britannique.
En 1985, une jeune équipe de communicants réalise une étude sur la situation électorale du Parti travailliste. Ses conclusions sont sans appel : si le Labour ne se modernise pas, il est destiné à mourir. Le parti est vu comme un parti protestataire, divisé, prisonnier des gauchistes et des syndicats et éloigné des proccupations du Britannique moyen. Et une majorité de ceux qui votent encore pour lui déclare le faire par loyauté ou tradition. Au sein de la classe ouvrière supérieure (celle qui fait gagner ou perdre les élections), le Labour symbolise un enfermement dans une condition d’ouvrier syndiqué-locataire de son appartement.
Confronté à ce rapport, le leader du parti, Neil Kinnock, homme issu de l’aile gauche mais pragmatique, lancera un mouvement de rénovation organisationnelle et idéologique avec comme nouvel emblème une rose empruntée au PS français et comme figure de proue le nouveau directeur de la communication, Peter Mandelson, et surtout deux jeunes députés, Gordon Brown et Tony Blair. Mais confronté aux résistances et aux contradictions d’une frange de son parti, il perdra encore deux élections générales. Et c’est Blair qui ramènera le Labour au pouvoir. Après 18 ans d’opposition.
Pour décrire la situation actuelle au PS, je disais à Hadleigh que nous nous trouvions dans une situation similaire à celle du Labour en 1983. Il y a évidemment des différences (le lien syndical, le gauchisme des conseils municipaux travaillistes…) mais les similitudes sont frappantes entre les projets de société de Margaret Thatcher et Nicolas Sarkozy comme entre la réaction des travaillistes britanniques et des socialistes français. Il y a bien sûr les divisions irresponsables des dirigeants, la faible légitimité des leaders et le manque de dynamisme de l’appareil – et conséquemment de la communication. Il y a surtout en commun une attitude défensive face à l’idéologie libéral-populiste de Thatcher et Sarkozy et une réticence à briser des tabous culturels de la gauche, sur la crise de l’Etat providence ou la sécurité notamment.
Il n’est pas ici question de dire que nous avons besoin d’un Tony Blair en France. Car dans sa quête de modernisation et son obsession des classes moyennes, l’ancien Premier Ministre a oublié certaines valeurs du travaillisme. Et nous devons tout changer au PS, sauf nos valeurs qui sont plus actuelles et plus modernes que jamais. Mais si nous ne proposons pas très vite une organisation et un projet alternatif en phase avec l’évolution de la société française, nous nous retrouverons un jour à courir après le programme de l’UMP pour regagner les élections, quel qu’en soit le prix.


juin 18th, 2009 at 19:30
Est-ce une version ?
« En 1985 (2009) , une jeune équipe de communicants réalise une étude sur la situation électorale du Parti travailliste (socialiste) . Ses conclusions sont sans appel : si le Labour (PS) ne se modernise pas, il est destiné à mourir. Le parti est vu comme un parti protestataire, divisé, prisonnier des gauchistes et des syndicats et éloigné des proccupations du Britannique (français) moyen. Et une majorité de ceux qui votent encore pour lui déclare le faire par loyauté ou tradition. Au sein de la classe ouvrière supérieure (celle qui fait gagner ou perdre les élections), le Labour (PS) symbolise un enfermement dans une condition d’ouvrier syndiqué-locataire de son appartement ».
« Il n’est pas ici question de dire que nous avons besoin d’un Tony Blair en France et pourquoi pas ?. Car dans sa quête de modernisation et son obsession des classes moyennes, l’ancien Premier Ministre a oublié certaines valeurs du travaillisme (socialisme). Et nous devons tout changer au PS le nom entre autre et peut-être surtout pour marquer une réelle volonté de réforme (labour) , sauf nos valeurs qui sont plus actuelles et plus modernes que jamais. Mais si nous ne proposons pas très vite une organisation et un projet alternatif en phase avec l’évolution de la société française, nous nous retrouverons un jour à courir après le programme de l’UMP pour regagner les élections (si tel est le cas cela voudrait dire qu’il nous convient et surtout qu’il est celui à mettre en oeuvre), quel qu’en soit le prix ».
Ce dernier point est essentiel pour moi, je rêve d’un programme porté par des gens modérés et pragmatiques alliant une vision économique de « gauche » et une vision civique de « droite ».Pour info, même si ce n’est pas l’usage, j’ai voté aux européennes contre le PS (dans sa forme actuelle) plus que pour le MODEM.
Bravo, les différents articles que je lis sur ce blog me laissent à penser que le changement que je souhaite n’est pas qu’utopie.
juin 18th, 2009 at 23:58
Tu as raison; la transition du « Socialisme » et « Democratie Social » est dur et lente, et au PS on a besoin d’un chef fort (ou devrait-je dire forte!) Je crois que Aubry est un peu comme John Smith en 1992, mais si Royal represente Tony Blair, je ne sais pas, elle n’est pas les memes capacités pour se connecter avec les electeurs.
Aussi, je promets que je vais lire ta thèse de doctorat!
juin 19th, 2009 at 14:45
La comparaison est très juste. Martine Aubry semble être un leader de transition, comme l’a été John Smith entre 92 et 94, même si je souhaite une plus longue vie à Martine!
Comme John Smith elle est je pense essentiellement social-démocrate, mais elle a une vision assez traditionaliste du parti. Mais n’oublions pas qu’en dépit de son traditionalisme Smith avait fait voter le One Member One Vote, qui a été une révolution culturelle pour le Labour et qui a permis l’élection de Blair l’année suivante.
Sur Blair et Ségolène, je pense que tous les deux ont une capacité extraordinaire à se connecter avec les électeurs. Ils sont tous les deux plus dans le registre de la pop-star que du politicien. Mais la différence c’est que Blair maitrisait beaucoup mieux sa communication quand il était leader de l’opposition et il s’est aliéné très peu de monde à cette époque là…
juin 19th, 2009 at 23:07
Allez y la thèse de Xavier vaut le détour (même si j’avoue que je n’ai pas encore finit de la lire).
Sinon il y aussi le livre « le testament anglais » de Jonathan Coe. C’est un roman qui permet de comprendre facilement les ficelles pragmatiques et cyniques du Tatchérisme. Très instructif pour comprendre pourquoi on a toujours l’impression de courir après l’agenda de l’UMP. Leur plan d’action est très proche de ce qui s’est fait en Angleterre. Non seulement ils s’inspirent de méthodes qui marchent, mais ils tirent aussi des leçons de ses échecs.
Je vous le conseille vivement, vous serez surpris.
juin 20th, 2009 at 08:03
Salut Xavier,
Je suis complètement d’accord avec ta conclusion, notamment sur ce point « une réticence à briser des tabous culturels de la gauche, sur la crise de l’Etat providence ».
Je suis également d’accord lorsque tu écris « la faible légitimité des leaders et le manque de dynamisme de l’appareil », mais là je me dis que tu es dans une situation difficile à gérer…..car ces critiques sont valables au niveau de la fédé, n’est-ce pas ? Ou bien tu vas nous faire le discours « c’est Solférino qui déconne, mais dans les fédérations, le travail militant est exemplaire, les débats dans les sections sont très riches, les leaders y sont charismatiques, les conseils fédéraux sont des hauts lieux de démocratie, et enfin et surtout la fraternité est la valeur la mieux partagée entre militants ».
Bon on en rediscute la prochaine fois en section…
juin 20th, 2009 at 08:06
J’oubliais, félicitations pour ton prix Biscarra, tu as fait l’unanimité au sein de l’Académie
juin 20th, 2009 at 15:11
Ah oui, merci encore pour le prix. J’étais tellement ému que j’ai oublié de venir le chercher!
Pour le reste, je ne suis pas dans une situation difficile à gérer et je n’ai jamais dit que tout était nul à Solférino et formidable localement. J’ai juste choisi de travailler plutôt que de m’en plaindre.
, les instances fédérales ont été beaucoup plus renouvelées dans notre fédé que n’importe où ailleurs. Et personne ne peut dire qu’il est bridé dans sa délégation. Quant au charisme, ça ne s’invente pas et c’est par définition exceptionnel… Ce n’est pas pour ça que les membres de notre conseil fédéral ne sont pas des gens biens.
Les problèmes y sont les mêmes que dans tout le PS. L’organisation de base du parti c’est le courant et tant qu’on ne sort pas de cette logique, on aura du mal à éviter les travers que tu dénonces. Le problème du Conseil fédéral tient plus à ça qu’à un manque de démocratie. Chacun peut s’exprimer comme il l’entend et ça a même tendance à partir dans tous les sens. Si on était plus dans une logique de travail collectif et moins dans une logique de positionnement, les choses iraient sans doute un peu mieux dans notre parti, à tous les niveaux.
J’ajoute que même si le renouvellement s’est arrêté à toi
juin 20th, 2009 at 17:59
Oui je suis d’accord avec toi au sujet de la gouvernance du PS. Pour moi, les courants relèvent de la logique du club de foot avec leurs associations de supporters. Et les leaders font leur mercato au moment des congrès. C’est pour cela que quand des militants disent que des primaires risqueraient de transformer le PS en parti de supporters, j’ai bien du mal à suivre.
Pour en revenir à la Fédération, rien n’empêcherait d’ouvrir les portes et les fenêtres pour reprendre une expression à la mode, notamment en pratiquant le mandat unique, en ayant un premier fédéral qui ne soit pas un élu, en faisant des campagnes d’adhésion,…
juin 21st, 2009 at 13:57
Le parti socialiste est a mon sens confronté à une crise tant structurelles qu’ identitaires.
Les récents résultats des élections en Europe révèlent à quel point si l’exception de la gauche française à vécu , le naufrage touche de plein fouet la social démocratie qui n’aura finalement jamais été en capacité de fédérer au delà des faiblesses des conservateurs .
A ce titre je regrette que Xavier dans son article sur le parti travailliste anglais (http://xgarcia.wordpress.com/2009/06/18/1979-2009-annees-zero-de-la-gauche/#comments) oublie de préciser combien la victoire de la gauche anglaise à été facilitée par la déroute de la droite anglaise en panne de leader depuis la très regrettée Thatcher .
En France on assiste à la fin d’un cycle, à l’échec de la synthèse entre une première et une deuxième gauche donc les logiciels sont obsolètes. La manière dont est traitée le theme de l’environnement au PS en est un exemple criant .
Mais reconnaitre ceci n’est en aucun cas une acceptation d’un système à bout de souffle qu’est le libéralisme mais plus un appel à l’écriture d’une nouvelle partition qui incarne enfin une alternative plus qu’une correction du système . Voila peut être ici une divergence entre nous ?
Tout se passe comme si le parti socialiste était un orchestre qui joue sans partition et dont tout le monde veut en être le chef d’orchestre .. forcement c’est pas audible et la petite musique des uns et des autres donne un sentiment brouillon de cacophonie et d’ego centrisme détestable au regard des urgences.
juin 21st, 2009 at 23:48
Je suis d’accord sur bien des points avec toi Yann, mais lorsque tu dis que le libéralisme est à bout de souffle c’est vrai d’un point de vue économique mais pas d’un point de vue politique, on l’a vu aux dernières élections européennes. Car les partis conservateurs savent très bien se reconvertir pragmatiquement en keynesiens après avoir dérégulé à tout va. D’autre part, leur conception autoritaire du leadership et de la société rassure en temps de crise alors que nous faisons toujours semblant d’être dans un système parlementaire. Je ne crois pas du tout à la stratégie qui consiste à tenir bon sur nos positions et à attendre le discrédit des politiques libérales de Sarkozy.
Sur Blair, on peut ne pas être d’accord avec le concept du New Labour. Mais il faut comprendre le contexte (18 ans de thatchérisme). Et avoir l’honnêteté de dire qu’il ne s’est pas contenté de battre les Conservateurs comme nous avons battu Juppé sur le rejet de la droite. Il les a mis en déroute, trois fois d’affilée alors que jusqu’alors le Parti travailliste n’avais jamais gagné deux élections générales d’affilée après un mandat complet. Exactement comme nous.
La solution pour la France n’est pas le blairisme (la France n’est pas la Grande-Bretagne) mais une analyse sans concession de la société comme l’ont fait les travaillistes. Et si on se livre à cette analyse de façon honnête, je te préviens, il y a des choses qui ne cadreront pas avec l’alternative au libéralisme telle que la conçoit la gauche du PS, sur le rôle de l’Etat en particulier.